Vies réelles, vies concrètes
Révolution

Poème de Thierry Renard

 

« Honorés

camarades de demain !

Grouillant

dans la m… fossile

de notre temps,

étudiant les ténèbres de nos jours,

peut-être

chercherez-vous

qui je fus. »

Vladimir Maïakovski, À pleine voix

 

Tout au début, quand le film commence dans le jour pénétrant, il y a, sous nos yeux étonnés et émus, la lumière d’une fresque sans nom et peinte sur le vide, modeste fresque qu’accompagne en musique une fine pluie de notes.
Une pluie sèche mais cependant féconde, du sable, presque, de la poussière d’or.

Tout au début, une fois le rideau levé, on assiste au spectacle d’une vérité simple qui, un autre jour, plus éloigné, paraîtra bonne à raconter.
Quartier-chantier, quartier-citadelle, quartier-monde, et quartier-découverte de l’inopiné.
Quartier-chantier, et « concert concret ».
Place de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité.

Je ne sais pas pourquoi
spectateur de la scène
je pense à la Révolution russe
d’octobre 1917
Je pense à Vladimir Maïakovski
et à son poème                  concret lui aussi
en train de s’édifier devant nous
Je pense à ces hommes
debout pour la plupart
Je pense au chant des plus humbles
à leur colère radieuse
Je pense à ces temps
depuis longtemps révolus

Je ne sais pas pourquoi je pense
à ces hommes noirs ces hommes blancs
ouvriers artistes artisans
bâtisseurs pour l’avenir
d’une maison commune
Je pense à la musique de la grue
aux troubles provoqués pareillement
par les portées de l’instrument
et des voix mêlées du chœur
Je pense à vous compañeros
comme l’on pense à son amour
son grand amour      fou    de vivre

Au début, assurément, le tableau pas encore achevé, pas totalement figé, de la future fenêtre.
Au début le ciment, la charpente, les mains de l’homme et, dans le ciel, les oiseaux.
Au début, les outils, les accessoires.

Tout peut entrer dans un poème
une maison une chanson
une chanson populaire
un air d’opéra
une maison sans vitres
ou
encore
un courant d’air
dans la clarté du jour

Je ne sais pas pourquoi
la scène qui se déroule

devant mes yeux à la fois
éblouis et las
m’inspire ce poème
où toute l’Histoire
de notre Fleuve-monde
de notre Humanité
est convoquée

Poème lyrique – j’en conviens.
Poème classique, même.
Mais poème absolument pas académique.
Poème pratique, tout bonnement, à la gloire des constructeurs de l’Univers, du talent et de la technique.

Je ne sais pas pourquoi
ces hommes noirs ces hommes blancs
maintenant crèvent l’écran
Mais il s’agit bien d’un film
que l’on se passe et se repasse
en boucle

Un poème n’a pas de bouche pour se nourrir.
Un poème s’abreuve, naturellement, à la source du jour ou de la nuit.

Papa,

quand je serai grand,

je serai ouvrier ou artisan

Rideau.

 

[Vénissieux, le dimanche 24 décembre 2017]

Thierry Renard