Poème de Thierry Renard

« On sait que la langue est un corps de prescriptions et d’habitudes, commun à tous les écrivains d’une époque. »

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture

 

D’abord, j’ai laissé le trouble s’installer en moi.
Puis, j’ai assisté, secrètement, à la scène. J’ai vu trois êtres humains – chacun engagé dans son propre rôle. Chacun précipité dans le sang de son corps en mouvement. Chacun perdu dans les méandres de son imagination.
J’ai vu trois êtres humains, derrière la vitre sans tain.

La courbe des reins
le haut des cuisses
les fesses sous la main
Bataille interdite
douceur de l’instant

 J’aurais voulu la connaître
Je ne voudrais plus dormir

Poème de circonstance, encore une fois. Poème introuvable, presque. Mais poème pour dire le corps modelé, le corps soulevé, le corps muet que de courtes notes bientôt viennent troubler. Car trouble il y a. L’intimité se dénude, se dévoile, une fois tous les masques de la pudeur tombés.
Et il y a cette clarté, cette blancheur, même, cette ambiance feutrée, cette respiration-paupières-closes qui ne veut pas expirer. Qui résiste à l’instant.

Nudité qui s’efface
au moment des sanglots
dans la voix

 Seins fermes encore
et tendus
Bouche d’ombre
Éclaircie

Une émotion meurt à nos lèvres
instantanée

La pièce qui se joue est discrète. Corps à corps secret, sans témoin.
D’un côté, les gestes du sauveur suprême, de celui qui a la main, les mains, toutes les mains – avec, aussi, leurs doigts.
De l’autre, une petite musique telle une voix – un murmure – de passage.

Ni la force
ni l’audace
d’émettre un son
retentissant

 Rien
qu’un souffle d’air
un peu d’horizon bleuté
et quelques miettes
Rien que deux ou trois
morceaux d’espérance

 Le songe est habité

Poème d’un corps à l’autre. Poème du corps pétri, bonne farine humaine.
Les minutes sont sensuelles, sans artifices artificiels.
Et cette blancheur qui s’impose soudain.
Là, sur la peau des mots, sur la peau des sons, ou sur le grain de la peau.
Sur les grains de beauté de la peau tendre des mots

Splendide menace
nuage importé

 Avril avril en somme
leur mois de l’année

Cor à corps.
Corps à corps.
Corps à cri.
Corps n’a encore rien dit.
Nenni !
Il s’agit ici d’une danse,
d’une musique
– à l’infini.
Mais sans aucun autre bruit.

Pina Bausch.
Ou quelque chose d’approchant.
Ou les hasards d’un jour de mai,
désormais.
Une ballet à deux, puis trois…
Dans la blancheur muette.

Poème de circonstance. Poème d’un corps à l’autre. Poème du corps pétri, bonne farine humaine.

Être ici, c’est prendre acte, prendre date, c’est marquer la terre de ses pas.

 

[Mercredi 24 mai 2017]

Thierry Renard